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Certes mademoiselle vous serez surprise, ou pire encore, par la lettre d’une personne que vous ne connaissez point. J’aimerais me faire pardonner en vous écrivant que si vous ne me connaissez pas moi je vous connais, mais cette prétention ne serait-elle pas osée ? Pourtant… Je vous connais mademoiselle, je vous connais, dis-je, mais pour ainsi dire en passant, je vous ai suivie, je vous ai observée longuement, parfois, mais sans oser vous approcher. Je connais vos lignes extérieures, quelques instants de votre vie et surtout ce brin d’âme qu’un visage révèle à un observateur attentif. Mais ceci est peu, mademoiselle, par rapport à l’immensité de ce que j’aimerais connaître en vous. Je ne suis qu’un banal étudiant de 19 ans et vous êtes distante, si distante.
Lettre à Milly – mars 1927
Ma danseuse est revenue. C’est pour cela que j’ai un peu tardé à te répondre. Le premier jour j’ai voulu la revoir, ensuite je me suis imposé de me promener toute la nuit sur les chemins de mes collines, parmi les bois. J’ai pris un froid d’enfer. Elle est belle, oui, jeune, merveilleuse, tout ce que l’on peut dire, mais il y a des sièges entre elle et moi et sur ces sièges il y a toujours assis beaucoup d’ hommes. Ce petit détail m’a fait réfléchir et doucement, et j’en ai bien souffert, la belle, la divine, la travailleuse des jambes vénérée a disparu de mon esprit […] Elle a disparu et c’était juste. De toute façon qu’en aurais-je fait ?[…] Si la plus belle des femmes qui me passent à coté dans la rue ne voulait que moi, moi seul, qu’en ferais-je de toute façon? Je ne sais ce qu’est cette malédiction que je porte. Cette question qui ne me laisse adorer plus rien et personne.
Lettre à Mario Sturani, (Reaglie, juillet 1927)

Sur la plage. Dans le groupe des baigneuses Battistina Pizzardo, avec laquelle Pavese eut une relation tourmentée. Pavese fut relégué à cause de l'aide qu'il donna à l'activité clandestine de la jeune femme qui était politiquement engagée.
A cette époque Cesarino était un beau garçon grand, mince, une grande mèche sur le front bas, le visage lisse, frais, à la à la couleur légèrement brune diffusée de rose, les dents parfaites. J’aimais ses yeux amoureux, ses poésie, ses discours tellement intelligents que j’en devenais intelligente moi-même, j’aimais ce sentiment de fraternité qui nous venait de ces origines boutiquières-paysannes communes, d’une enfance vécue dans nos pays des Langhe, et semblable sous beaucoup d’aspects.
Tina Pizzardo – Sans y penser deux fois.
A*, Turin
Ma chérie j’écris avec ton stylo plume. Malgré ma mauvaise expérience je ne sais résister à la tentation d’une lettre. Je ne sais pas si vous avez reçu les cartes postales que j’ai envoyées à votre adresse. Quatre des tiennes me sont arrivées. Je profite de ce brave garçon pour t’envoyer un souvenir. Il est déjà usé, mais je n’ai rien d’autre. Je passe les jours (les années) dans cet état d’attente que j’éprouvais à la maison pendant certaines après-midi de 2h30 à 3h. Comme le premier jour encore, c’est la piqûre de la solitude qui me réveille au matin. Te décrire mes anxiétés m’est impossible. Ma peine n’est pas celle que j’écris, c’est toi ; et celui qui nous a ainsi éloignés le savait bien. Je n’écris pas de tendresses ; nous en connaissons la raison ; mais je cherche mon dernier souvenir humain, c’est le 13 mai. Je te remercie de toutes les pensées que tu as eues pour moi. Moi pour toi je n’en ai qu’une seule qui ne cesse jamais. Ton Cesare Pavese.
Lettre à Tina Pizzardo, (Brancaleone) 17 septembre ([1935)
Vous êtes une bande de foutus. Que m’importe de Frassinelli, de ce voyou de Franco et si je mange à l’hôtel ! Quand arrêterez vous de faire semblant de ne pas comprendre que je demande des nouvelles, nouvelles, nouvelles, une carte postale signée, de *? Et vous avez encore le culot de m’écrire si j’ai besoin de quelque chose. Je ne demande rien d’autre depuis un mois. La relégation n’est rien. C’est les parents qui obligent à y laisser sa peau. Que le cancer vous prenne tous.
Lettre à sa soeur Maria Maria, (Brancaleone) 12 mars (1936)
MATTIN
La fenêtre entrouverte enferne un visage sur la plaine marine. Ses cheveux vagabonds accompagnent la tendre cadence de la mer.
Il n'y a pas de souvenirs sur ce visage Rien qu'un ombre fugace, comme celle d'un nuage. L'ombre est humide et douce comme le sable d'une caverne intacte, quand vient le crépuscule. Il n'y a pas de souvenirs. Rien qu'un chuchotement qui est la voix de la mer devenue souvenir.
Au crépuscule, l'eau moelleuse de l'aube s'abreuve de lumière, éclairant le visage. Chaque jour sous le soleil, c'est un miracle sans âge : une lumière saline l'imprègne et une saveur de vivant fruit marin.
Aucun souvenir ne vit sur ce visage. Aucune parole ne peut le contenir ou le lier aux choses du passé. Hier, par l'étroite fenêtre il s'est évanoui comme il s'évanouira tout à l'heure, sans tristesse, sans paroles humaines, sous la plaine marine.
(9-18 août 1940) Poésie dédiée à Fernanda Pivano (ainsi que Eté et Nocturne)
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LAST BLUES, TO BE READ SOME DAY
Ce n'était qu'un jeu tu le savais bien- quelqu'un fut blessé il y a très longtemps.
Mais rien n'a changé le temps est passé- un jour tu es venue un jour tu mourras.
Et quelqu'un est mort il y a très longtemps- quelqu'un qui voulait mais qui ne savait pas.
La mort viendra et elle aura tes yeux, 11 avril 1950
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Les matins passent clairs et déserts. C'est ainsi que tes yeux naguère s'ouvraient. Le matin s'écoulait lentement, gouffre de lumière immobile. En silence. Tu vivais en silence; les choses vivaient sous tes yeux (sans peine sans fièvre, sans ombre) comme une mer au matin, claire.
Le matin est partout où, lumière, tu es Tu étais les choses de la vie. En toi éveillés nous respirions sous le ciel qui encore est en nous. Sans peine sans fièvre en ce temps, sans cette ombre pesante du jour foisonnant et étrange. O lumière, ô lointaine clarté, halaine angoissée, tourne vers nous tes yeux immobiles et clairs. Sombre est le matin qui passe sans la lumière de tes yeux.
Tiré de La mort viendra et elle aura tes yeux, 30 mars 1950 |
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Milly, de son vrai nom Carolina Francesca Giuseppina Mignone

Fernanda Pivano

Edgar Lee Master, Anthologie de Spoon River, Turin Einaudi, 1943

Dédicace autographe à Cesare Pavese de Fernanda Pivano, traductrice des poèsies de Lee Master, avec les remerciements pour l'encouragement qu'il lui donna.
Je vous remercie des programmes. La conversation au téléphone d'hier m'a aidé à revenir sur la poésie. Je vous offre les vers avec le même coeur avec lequel je vous ai offert les premiers en août.
Lettre à Fernanda Pivano, 19 octobre 1940

L’actrice américaine Constance Dowling (Connie)

Pavese à Cervinia en 1950 avec Connie |